Cette semaine, Dernier Relais a le plaisir de vous proposer un article légèrement différent des précédents. L’histoire est plus que jamais singulière, et l’athlète rencontrée l’est tout autant. Il ne s’agira, cependant, pas ici d’un échange à bâtons rompus, mais bien d’une histoire contée par son actrice principale.
Aujourd’hui, c’est la boxeuse Cindy Ngamba qui s’adresse à nous, à vous.
Il y a maintenant un an, lors des Jeux Olympiques de Paris 2024, Cindy représentait la délégation olympique des réfugiés. Jamais, avant elle, un ou une athlète refugié(e) n’avait remporté de médaille aux JO.
C’est ainsi qu’en décrochant le bronze dans la catégorie des -75kg, Cindy Ngamba est entrée dans l’histoire du sport.
Lors de notre rendez-vous, Cindy s’est livrée longuement, avec le sourire, revenant sur son enfance, ses modèles, son parcours semé d’embuches, sa soif de liberté, son coming-out, les menaces qui pesaient sur elle, sa foi, ses matchs.
Servez-vous un bon café, installez-vous confortablement, c’est parti.
Enfance et découverte du sport
« Je crois que ma relation avec le sport, et la boxe même si je ne le savais pas encore, remonte à mon enfance au Cameroun, quand j’avais 6, 7, 8 ans. Ma mère a eu 2 filles et 4 garçons, mais ma sœur, bien plus âgée que moi, est rapidement partie vivre en France. Je crois que ça a poussé ma mère à encore plus vouloir me considérer comme la petite fille de la famille, à m’habiller avec des robes, des chaussures roses, etc. Mais moi, ça, cela ne m’intéressait pas du tout.
Non, moi ce que je voulais, c’était porter un pantalon, des tennis. J’étais sportive, je traînais avec les garçons, je faisais rouler des pneus avec un bâton. Je jouais à cache-cache, au foot, au vélo, et je rentrais couverte de cicatrices. Ma mère n’était pas contente, c’est clair, mais comme beaucoup d’autres au Cameroun, je voyais le sport comme un moyen de m’offrir une grande carrière, à l’image de Francis (Ngannou) à l’UFC. L’espoir que tu as réside souvent dans le sport.
Puis je suis arrivée ici en Angleterre, à Bolton plus exactement, à l’âge de 11 ans. J’ai trouvé un club qui prenait soin des jeunes. On pouvait y pratiquer du sport, il y avait une salle avec des jeux, avec une Xbox, et aussi et surtout peut-être, des gens présents pour t’écouter. C’est vraiment un endroit fait pour que les jeunes ne traînent pas dans la rue, pour les occuper et aussi leur dire que dans la vie, il y a une voie à trouver et une carrière à construire.
Ce club a été un premier tournant. Moi, avant, à la maison, je ne faisais rien, je sortais, je rentrais un peu tard après m’être amusée, et quand j’ai trouvé ce club, je me suis mise au foot. Tu sais, j’avais grandi au Cameroun avec l’image de Samuel Eto’o. Il était le plus célèbre à être sorti du pays et à réussir en Europe. C’était un modèle pour tous. Peu importe l’équipe pour laquelle il jouait, au Cameroun, les jours de match, tout le monde s’arrêtait pour le regarder.
Très jeune, ça a ancré dans ma tête qu’il fallait que moi aussi je sois footballeuse. Alors quand j’en ai eu l’opportunité ici en Angleterre, j’ai rejoint l’équipe de foot féminine de mon club. Et quelle déception ! Je n’ai pas aimé l’entraînement, je ne trouvais pas ça assez dur. Mais attention, quand je dis cela je ne parle pas de difficulté du sport, mais plus d’intensité qui n’était pas suffisante pour moi.
Cela dit, j’ai aussi très vite compris que les sports collectifs ne me correspondaient pas. J’ai trouvé dans les sports individuels une forme de pression qui t’engage par rapport à toi-même, à tes entraînements, ton implication, ta discipline, et les résultats que tu vises et que tu obtiens ou non. C’est comme dans la vie finalement. »
Sa rencontre avec la boxe
« C’est là que j’en arrive à la boxe. Je n’avais jamais vraiment prêté attention à ce sport jusqu’aux JO 2012 à Londres. Et là, il y avait cette fille qui représentait l’Angleterre, qui était noire, comme moi. Elle s’appelait Nicola Adams, double médaille d’or aux JO de…. De… (elle se penche en arrière et regarde le mur) 2012 et 2016 ! Excuse-moi je cherchais l’info, y a ses posters au mur ! Elle rit.
Ça a été une révélation. Je la regardais, cette femme, noire, qui boxait avec une énergie folle et battait tout le monde. J’étais là, à l’observer, à me dire « Waouh ! Cette fille est géniale ! » Je pouvais m’identifier à quelqu’un !
Puis un jour, alors que je terminais mon entraînement de foot, j’ai aperçu un groupe de garçons sortir d’une salle que je ne connaissais pas, non loin du terrain. Curieuse, je me suis demandé d’où ils venaient. Je suis entrée, et c’est là que j’ai découvert l’endroit, la salle de boxe, remplie exclusivement de mecs. Ça frappait dans des sacs, ça faisait de la corde à sauter… Moi, toujours en quête d’intensité, je me suis dit « ça c’est intéressant ! ». Je n’avais qu’une seule envie, en savoir plus sur ce sport. Je suis donc allée voir le coach, Dave Langhorn, qui, bien qu’ayant pris sa retraite aujourd’hui, est toujours à mes yeux mon entraîneur. Je lui ai parlé, et il m’a juste répondu « Reviens demain. »
Le lendemain, je pensais arriver et commencer à boxer ! Au lieu de ça, il m’a tendu une corde à sauter, et m’a demandé de faire des séries de 10 avec enchaînement cordes à sauter/pompes, avec cette consigne : Plus je terminais vite la série, plus le temps de repos avant la série suivante était long. À l’inverse, plus j’étais lente, moins j’avais de temps de récup’. C’est tout ce que j’ai fait pendant l’heure et demie de ma première session.
Puis je suis revenue, j’ai continué à aller à la salle pour faire de la corde à sauter et des pompes. Je me donnais à fond, il m’arrivait régulièrement de me prendre les pieds dans la corde et de chuter. Mais j’ai travaillé encore et encore et je n’ai fait que ça pendant 2 ans ! Mon coach est vraiment old-school tu vois. Il m’a fait comprendre que la boxe ce n’est pas juste enfiler tes gants et monter sur le ring. C’est un sport dur, où tu dois être sérieuse. Pour lui, il fallait travailler dur. Que tu sois une fille ou un garçon, seul le travail comptait.
Et le travail payait. En débutant la boxe, je pesais près de 100 kg. Après deux ans de corde à sauter et de pompes, j’étais à 90-91 kg. Ça a eu un effet sur ma mobilité, j’étais plus tonique, plus rapide, et plus je sentais les effets sur mon corps, plus je tombais amoureuse de la boxe.
Puis est venu le jour où il m’a emmenée devant un miroir et a commencé à m’apprendre, comment bouger ma tête, comment déplacer mes pieds, comment feinter, comment placer mes mains. Et ça pendant un an. Je me battais contre mon reflet. Oui, un an de « shadow boxing ».
Alors bien sûr, plus le temps allait, plus je voulais me tester, voir ce que je valais. Un jour, alors que j’arrivais à la salle, Dave m’a dit « Ok, mets les gants, monte sur le ring. » J’étais face à un garçon. C’était un géant ! Il devait mesurer à peu près 1,95 m, et moi environ 1,73 m. Mais tu sais quoi, je m’en foutais, je voulais juste boxer. Comme je suis une fille, je voyais bien que le garçon n’osait pas mettre de coups. Le coach lui disait « Come on ! Traite-la comme une boxeuse, cogne ! ». Alors moi j’me suis dit « ok, si lui a droit de balancer des coups, je vais pas me gêner non plus ! » Alors j’ai boxé, et je l’ai touché ! Je peux te dire que ça l’a bien vexé.
Faut savoir que pendant mes 3 ans d’apprentissage, mon coach ne cessait de me répéter « sois sur tes gardes, si un jour tu prends un coup, ça va faire très mal ! » Mais une fois encore, ça ne m’a jamais freinée. Mais bref, ce garçon, je le cognais, jusqu’à ce qu’à son tour il me cogne, et que son crochet m’envoie au sol. Et là, au sol, j’ai pensé « hey, mais ça fait pas si mal que ça ! ». J’avais envie de rire ! Je me suis relevée, et j’ai dit « Allez come on, on recommence ! »
Ce jour-là, mon coach a compris que j’étais folle et passionnée, et que je voulais et allais devenir de plus en plus forte et motivée.
C’est comme ça que je suis tombée amoureuse de ce sport. Rapidement, j’ai tenté d’entrer dans l’équipe de Grande-Bretagne, mais comme je n’avais pas de passeport britannique, c’était impossible. Je ne l’ai toujours pas d’ailleurs, je suis arrivée comme immigrante, et je n’ai pas la citoyenneté.
Boxer à haut niveau demandant des moyens, ce n’était donc possible qu’en faisant des petits boulots à côté, tout en sachant que je suivais des études également. Je boxais, j’étudiais, et je cumulais plusieurs emplois en même temps tels que serveuse ou femme de ménage. Sans compter les innombrables démarches pour tenter de régulariser ma situation auprès des services de l’immigration. »
Le statut de réfugiée
« J’ai obtenu mon statut de réfugiée en 2021, après 4 ans de procédures, de démarches, et après avoir été arrêtée et placée en centre de détention parce que je n’avais pas le droit d’être sur le sol britannique… Ils m’ont relâchée car j’avais de la famille ici, qui bénéficiait de la citoyenneté. Mais c’était dur psychologiquement. Je parle maintenant principalement anglais, même si ce n’était pas ma langue maternelle. Je suis allée à l’école ici, j’ai eu un diplôme ici. Et au Cameroun je n’ai plus personne, mes proches vivent en Angleterre, en France, ou aux États-Unis. Ça n’avait aucun sens d’être renvoyée au Cameroun. Alors quand je suis arrivée dans ce centre de détention, j’ai défendu ma situation corps et âme pour en sortir le plus vite possible.
Ça a toujours été un combat. Je présentais mon dossier auprès des services d’immigration, et malgré les refus systématiques, je continuais de croire en Dieu, en la boxe, et soumettais mon dossier encore et encore. Je ne pouvais pas être renvoyée au Cameroun. Je savais ce qui m’y attendais.
J’ai compris très jeune que j’étais homosexuelle. Je devais avoir 10 ans je pense. Je me souviens que ma meilleure amie à l’époque était amoureuse de mon frère. Elle me demandait souvent de dire à mon frère ce qu’elle ressentait pour lui, mais moi je ne le faisais jamais, je voulais qu’elle soit amoureuse de moi.
En arrivant ici au Royaume-Uni, j’ai compris que chacun ici est libre d’avoir sa sexualité et son identité. Tu peux voir les gens à la TV ou sur internet parler ouvertement de leur orientation sexuelle. Alors après quelques années, j’ai fait mon coming-out auprès de mes parents. Ma mère a mis un an avant de s’en remettre ! Mais je crois que, quand on a dans sa famille des membres de vieilles générations africaines, c’est un peu à nous de les éduquer sur ces choses-là.
Si je te dis cela, c’est pour que tu comprennes aussi pourquoi le statut de réfugiée était si important pour moi. Il est illégal d’être homosexuel au Cameroun. Tu peux y être arrêtée, agressée, harcelée. Après les JO, beaucoup de Camerounais m’ont dit « comment tu peux dire des choses comme ça sur ton pays ? », mais c’est la vérité. L’homophobie est réelle et violente. Et je ne me cacherai jamais d’être ce que je suis, femme homosexuelle, qui avait besoin d’être protégée.
Je me souviens de ce jour où, au bureau de l’immigration, ils m’ont demandé de prouver mon homosexualité. J’ai dû montrer à l’officier des messages que j’avais échangés avec mon ancienne petite-amie, c’était fou. Mais je suppose qu’ils ont besoin de faire leur paperasse, d’avoir des éléments à mettre dans le dossier, c’est comme ça, je ne me plains pas.
Entrer dans l’équipe olympique des réfugiés, deux ans avant les JO de Paris 2024, m’a permis de bénéficier de moyens supplémentaires me permettant d’être une athlète à plein temps. Comme les athlètes des grandes nations, je pouvais enfin me focaliser sur ma carrière. À partir de ce moment-là, je pouvais participer aux plus grandes compétitions internationales et représenter l’équipe des réfugiés, affronter les meilleures boxeuses de la planète. »
La qualification pour les Jeux Olympiques
« Je n’avais pas besoin de passer par les qualifs pour aller aux JO grâce à mon statut de réfugiée. Mais je voulais avoir le même mérite que les autres, le même parcours. Je me suis toujours battue pour atteindre mes objectifs, j’avais passé trois ans à faire de la corde, des pompes et du shadow boxing avant de porter les gants. Et jamais je n’ai songé à abandonner ou douter. Tout passe par le travail, et cet objectif des JO ne ferait pas exception.
Mon premier tournoi de qualification ne s’est pas passé comme prévu, j’ai été vite éliminée. Mais une fois encore, j’ai travaillé, et j’ai obtenu ma place lors d’un deuxième tournoi. Je voulais prouver à tous et moi-même que j’étais allée chercher cette place aux JO, que je la méritais.
C’était une dinguerie, les médias se ruaient sur moi. Moi je n’aimais pas ça, je voulais me concentrer sur mon sport, mais je me suis éduquée dans ma façon de parler aux médias. Je suis plus à l’aise maintenant pour prendre la parole, parler des athlètes réfugiés, combattre les aprioris. Je me souviens de cet athlète réfugié il y a quelques années qui était interviewé. Le journaliste, avec condescendance, lui a demandé s’il était content ne serait-ce que de participer aux JO. L’athlète avait répondu que nous ne sommes pas là juste pour faire de la figuration. Que le fait d’être réfugié n’enlève rien aux années d’entraînement intense, de lutte malgré les moyens insuffisants, que notre ambition est intacte, nos rêves réels. On veut gagner ! Aucun athlète ne se lance dans le haut niveau et ce qu’il implique juste comme ça, par hasard, sans derrière une immense volonté de réussir. Je t’assure, les préjugés sur les athlètes réfugiés me mettent encore en colère.
On ne voit à la TV que quelques minutes de sourire sur le visage des athlètes, mais on ne réalise pas toujours ce qu’il y a derrière. J’ai parlé à tous les réfugiés aux JO, ils viennent des quatre coins du monde, ont tous leur histoire, ont fui les pires choses, et ont tous travaillé dur, très dur sportivement pour arriver à ce niveau. »
Jeux Olympiques, Boxe femme -75kg, Paris, 2024.
« Le tournoi olympique commence, et j’apprends que mon premier combat sera face à la Canadienne (Tammara Thibeault). C’était la favorite pour la médaille d’or, elle était beaucoup plus grande que moi, QI boxe super élevé, et moi j’étais si petite à côté. Je la connais bien Tammara, elle parle français, elle était déjà venue s’entraîner en Angleterre, et au village olympique on discutait pas mal ensemble. Alors quand on a appris qu’on allait boxer l’une contre l’autre on a ri, mais l’instinct de compétition a vite pris le dessus, je voulais la sortir du tournoi ! Attention, c’est jamais personnel. C’est de la boxe, du sport, et une question de technique. Je connais ma technique. Je connais mes acquis. C’est une rage de vaincre propre au conditionnement du sportif. Là tu vois, on parle, je souris, mais sur le ring, je dois adopter une autre personnalité. Comme quand on doit présenter un exposé devant un public, on emploie une posture, un langage, qui vont être propres à l’environnement. Il faut s’adapter, et c’est la vie qui t’enseigne ça. Jeune, je voulais tuer tout le monde, sur et en dehors du ring. J’ai dû mûrir pour devenir meilleure.
C’est comme ça que je vois les choses, je veux compartimenter, activer des états d’esprit puis les désactiver selon ce que je fais et avec qui je suis. Par exemple, je ne peux pas mixer boxe et famille, je ne parle pas de ce qui se passe sur le ring avec ma famille, et vice-versa.
Quand ils ont levé ma main après le match face à Tammara, tu peux le voir sur mon visage, j’étais si heureuse, si incrédule, et en même temps, je savais déjà que j’en voulais encore plus.
Le combat suivant, c’était face à la Française (Davina Michel). Affronter une Française aux JO de Paris ! Honnêtement je me suis dit « Ok… d’abord la favorite, puis la combattante française devant son public… Dieu ne veut pas me rendre les choses faciles ! » Mais une fois encore, je n’avais qu’un seul désir : la sortir du tournoi. Je savais que je risquais d’être huée, je ne suis pas stupide, à la place du public j’aurais fait pareil. Mais ces huées au début du combat, je ne les ai pas entendues, je n’ai rien entendu du bruit, j’étais si concentrée, si focalisée sur ce que j’avais à faire, je n’entendais que la voix de mon coach dans le coin.
Davina était plus imposante que moi physiquement. Alors comme face à la Canadienne, ma stratégie était d’être plus mobile, de bouger rapidement mes pieds, « entrer, sortir, entrer, sortir », être vigilante car elle a une grande allonge et peut vite porter des coups qui me mettraient en difficulté.
Quand j’ai gagné et assuré une médaille de bronze, j’étais si fière. Je me souviens pointer du doigt le drapeau des réfugiés et me dire « vous avez vu ça ? Vous voyez ce qu’une réfugiée peut faire ? Êtes-vous impressionnés ? Êtes-vous stupéfaits ? », moi je l’étais, et j’ai pensé à la petite fille que j’étais, au chemin parcouru.
Je suis fière d’être la première médaillée olympique de l’histoire des athlètes réfugiés, et j’espère que cela donnera un élan aux suivants, si différents les uns des autres et pourtant tous unis sous un même drapeau. Il y a tant de barrières à faire tomber encore. Il y a tant de progrès à faire dans la façon qu’ont les gens de voir les réfugiés, au-delà même du sport. »
Et maintenant ?
« Aujourd’hui j’essaie de passer professionnelle. J’espère aussi prochainement décrocher la citoyenneté britannique, car le statut de réfugié n’offre pas tous les droits, bien au contraire.
Je devrais faire mes débuts pros en novembre 2025, à Londres. J’ai encore tant de choses à prouver. Je veux montrer jusqu’où ma boxe, ma technique et ma vitesse peuvent me porter. Et on verra ce que l’avenir, et Dieu, me réservent.”

